FLENN - Un goût d'Afrique

Chercheur spécialisé dans l'agronomie des pays du Sud, Flenn marche au confluent de l'Afrique, de la photographie et de l'amour de beauté féminine.
Rencontre mystique du souffle de la création, entre Khamsin, Sirocco, Haboobs et Tramontane...


Qui est Flenn ?
René Lecoustre, né le 24 février 1949 à Calais (62), de parents enseignants, issus de grands parents artisans, commerçants ou ouvriers spécialisés. Je suis ingénieur agronome et j'ai obtenu un doctorat en Ecologie, je suis chercheur au CIRAD, à Montpellier, un organisme de recherches et de développement pour l'agronomie en régions chaudes (on ne dit plus tiers monde, comme on ne dit plus aveugle ou balayeur)... spécialisé en modélisation des processus biologiques... ça c'est la présentation officielle...
En fait, je suis un bon bricoleur, avide de création, ne supportant pas le politiquement correct, la mesquinerie mais aimant la différence... Je donne entièrement ma confiance à peu de gens, de ce fait je n'aime pas qu'elle soit trahie car je n'aime pas me tromper.
Je dois avouer que cependant, certains mots, certaines images, me surprennent voire me choquent car égratignent ma sensibilité et mon humanité et que j'y réagis parfois un peu abruptement, sans juger cependant surtout si c'est produit par des gens que j'estime...
Je suis aussi l'un des fondateurs de l'association Le Studio (http://www.le-studio.net) et de l'association Planète Modeling (http://www.planete-modeling.com)...


Qu'est-ce qui t'a poussé, un jour, à attraper un boitier photo et à t'en servir ?
A 4 ans, j'étais déjà émerveillé, dans le labo de mon père, bricolé sous les combles, de voir ces images apparaître dans l'eau sur des feuilles de papier. Mes parents m'ont offert un premier appareil, genre "faux minox", un "stylophot" quand j'ai eu 9 ans et j'ai commencé à shooter, puis cela a été le Starflash à 14 ans, le Foca Sport à 16 puis le ChinonFlex à 21... je crois que ce sont les boîtiers qui se sont emparés de moi.


Qu'est-ce qui différencie, à tes yeux, la photographie des autres arts ?
Le fait qu'on peut copier facilement une photo à partir d'un film ou d'un fichier initial mais qu'il est impossible de réaliser 2 fois la même photo lors de la prise de vue. C'est pas clair, je sais...
Autre différence, c'est l'art le plus virtuel qui existe.. on dessine des images avec de la lumière sur une surface dite sensible et, maintenant, on la stocke sous forme de résidus d'effets de courants électriques... on travaille à 99% avec de l'impalpable...
Les japonais m'ont dit un jour qu'ils attendaient la photographie depuis le début de leur civilisation car leurs dessins sont, à la base, des instantanés qui capturent des instants fugaces.

Y-a-t-il des thèmes, des idées, des références, des images qui jouent un rôle prépondérant dans ton travail ?
Le regard des autres sur moi, mon regard sur eux et le regard des lecteurs des photos qui regardent les autres à travers mon objectif. Les échanges culturels, la richesse des diversités dans les cultures humaines mais aussi la beauté des animaux sauvages... Tout ce qui peut demander de la créativité quand je travaille avec des modèles, la préparation d'une séance, plus elle me demande de temps de travail, plus elle me rend heureux... probablement parce que j'ai aussi fait pas mal de théâtre amateur et que je me chargeait des accessoires à fabriquer, des décors. Ma mère, alors qu'elle était directrice d'école a réussi à dessiner (on dit "créer") 220 costumes pour "Le Bourgeois Gentilhomme" en version intégrale, à collecter les tissus pour tous, à les couper et à en coudre plus de la moitié, tout cela en moins de 8 mois... je crois que j'ai envie, un jour de faire aussi fort qu'elle et d'enchaîner par des centaines de photos afin d'en mourir de bonheur et d'indigestion... Je déconne ? Peut-être pas. En fait, ce n'est pas un travail, c'est un plaisir et je n'aime pas qu'on me le gâche.

L'Afrique, et notamment les femmes africaines ou antillaises, jouent un rôle important dans ton oeuvre. Pourquoi ? A quoi attribue-tu cela ?
J'ai croisé la peau noire alors que j'avais 5 ou 6 ans, un étudiant congolais habitait chez un épicier de la petite ville près de chez moi, c'était tard dans l'après-midi... le jeu de la lumière sur sa peau m'a émerveillé, j'aurais dit à ma mère "Maman, tu as vu la jolie peau du Monsieur, on dirait du tissu marron qui brille au soleil". Puis un habitant de mon village est rentré, j'avais 12 ans, avec sa femme africaine et ses 2 enfants métis (5 et 7 ans), j'ai été attiré par eux.
Quand je suis entré en classe prépa, j'habitais dans une Cité U avec 20 nationalités africaines représentées parmi les 350 étudiants et étudiantes. J'ai décidé d'aller "voir chez eux" et ensuite je me suis arrangé pour y partir comme "volontaire du service national". J'ai ensuite épousé une maure noire, avec qui j'ai 3 enfants métis et j'ai passé plus de 12 ans à travailler avec des africains et des africaines.
Ce que je peux dire, c'est que je me sens plus à l'aise pour diriger, ou plutôt jouer avec la spontanéité et l'élégance naturelle des modèles blacks ou métisses, qu'avec les blanches... de plus j'aime vraiment le jeu de la lumière sur ces peaux brunes.

Une civilisation extraterrestre envahit la Terre et oblige, sous peine de mort, tous ceux qui font des photographies à détruire leur matériel photo et les images qu'ils ont déjà créées. Comment réagis-tu ?
Comme à tous les interdits stupides, comme tous les hommes de liberté y réagissent... Je prends le maquis, je planque mon matos, mes archives, je shoote en douce, à en mourir ou je me barre dans une autre galaxie.

A quoi sert une artillette à crémaillère en photographie ?
A me poser une question stupide (MDR).

Qu'emporterais-tu sur une île déserte ?
De la ficelle, un couteau, une hache, du matériel de pêche, un modèle ou deux... encore que... une, elle va me pourrir rapidement la vie, deux, elles vont vite se battre et plus... Je ne saurai plus quoi faire des tas de photos que je n'aurai pas prises parce que je n'ai pas de matos.

Qu'emporterais-tu sur une île peuplée seulement de modèles ?
Là , je vais rougir... cela dépend s'il y a du courant pour recharger des batteries d'Appareil Photo Numérique et de quoi traiter les images, je prendrais Appareil Photo Numérique, PC et cartes mémoire... Sinon il faudra bien s'occuper alors il faut rester pratique, tu vois ce que je veux dire... (ndlr : ah, ces garçons...)

Qu'emporterais-tu sur une île peuplée seulement de photographes ?
Un bateau pneumatique, des pagaies et des rations de survie pour vite fuir un tel enfer (MDR).

Y-a-t-il des photographes, ou d'autres artistes issus d'autres domaines, qui ont influencé Flenn dans son travail ?
Alain Robbe-Grillet, Isaac Asimov, Pierre Boule, qui sont des agronomes comme moi et dont les ouvrages m'ont toujours plu... en photo, Henri Cartier-Bresson, Lucien Clergue... certains disent Doisneau, je ne l'ai pourtant rencontré (en oeuvres) qu'il y a peu... et par leurs photos de femmes africaines ou noires, Alain Paris, Uwe Omer. Une recherche perso me vient de l'Heroic Fantasy avec des dessins de Boris Vallejo, Marie Bell, Siudmak et Oroyo...

Un de tes meilleurs amis te demande des conseils pour se lancer dans la photographie, domaine qu'il n'a jamais abordé. Que lui dis-tu ?
Achètes du bon matos, pas trop sophistiqué cependant. Ecoute les conseils et oublie car il faut que tu fasses "ta" photo et que de toi-même tu te rendes compte de ce qu'il faut en retenir. Ne deviens pas académique et reste humble toute ta vie, tu n'es qu'un spectateur privilégié des instants que tu captures et tu dois essayer d'en transmettre l'émotion aux autres.

Le fantôme de Joséphine Baker revient sur Terre. Tu as une minute pour la convaincre de poser pour toi. Comment t'y prends-tu ?
C'est peut-être la question la plus difficile... Je me prépare un tit punch et je réponds...
Question, elle a quel âge en fantôme ?
Bon, je me lance...
"Mademoiselle Laure Moutoussamy ! Vous vous souvenez de moi, je faisais partie des 70 photographes amateurs qui se sont succédés chez GPG pendant les 3 jours organisés par Konica et 3M... vous posiez, j'ai fait pas mal de photos de vous, je suis revenu tous les jours... c'était en 1972... je vous en ai envoyé et vous m'avez remercié...
Vous êtes encore plus belle actuellement et j'ai maintenant mon propre studio et je suis devenu fan des modèles blacks et métisses... Vous avez un peu de temps, alors, venez poser pour moi... Je vous ferai un bon plat, j'aime cuisiner pour mes modèles dans une gamme de cuisine hybride entre l'Afrique, les îles et la cuisine méditerranéenne..."

....
" Vous n'êtes pas Laure Moutoussamy... je le savais en fait mais... je suis très intimidé par ce que vous êtes en tant qu'artiste et que ... fantôme."
Si cela ne marche pas, c'est qu'elle n'a pas le sens de l'humour et que je me serais fait chier pendant les shoots.

Que t'apporte la photographie que ne t'apporterais pas une autre activité artistique ?
J'essaie d'y mêler d'autres activités dites artistiques car je prépare pas mal de choses pour les séances de prise de vue... vêtements créés pour l'occasion, costumes un peu fous (orchidée, papillon, guerrière), accessoires, décors, cuisine, maquillage et maquillage corporel...
Quand je photographie des éléments naturels, c'est mon côté contemplatif qui se régale (à 5 ans je passais parfois des heures à regarder les fourmis "travailler").
Si je suis en train de "tirer le portrait" des gens dans la rue, sur des marchés, c'est l'essai de partager, à travers leurs regards, leur état d'esprit du jour... j'aime à m'asseoir à une terrasse et à regarder les gens aller et venir, à croiser leurs regards, à échanger des sourires de connivence, etc...
Avec les modèles, c'est autre chose, j'aime partager une forte intimité avec les femmes, intimité qui se doit d'être teintée de complicité, de partage... c'est un peu, chaque fois que je rencontre un nouveau modèle, une quête de l'autre, de mon côté féminin mais aussi de mon côté paternel, c'est aussi une quête de séduction réciproque en vue d'une création commune et librement consentie.

Comment juges-tu les forums photographiques Internet ?
Cela dépend, certains sont de plus en plus teintés de snobisme et en même temps d'irrespect des sensibilités des modèles car beaucoup souffrent, au vu de certaines critiques faites au photographe, elles souffrent par sympathie, elles souffrent parce que cela détruit le rêve d'un projet en commun, elles souffrent aussi par certaines de penser qu'elles seront déconsidérées pour avoir fait ces photos avec ce photographes puisque celles-ci sont méchamment critiquées.
C'est ce côté néfaste qui m'avait fait fuir les photo clubs dans les années 70...
D'autres comme, pour l'instant, me semble-t-il, auforumphoto et Artkaos, me font plus penser à une soirée entre amis photographes avec l'idée : on se montre les books et les dernières créations et on essaie de voir comment on pourra, dans l'avenir, améliorer les choses, avoir d'autres idées.

Quelle image rêves-tu de réaliser (budget illimité) ?
Une immense photo avec des tas de guerrières Heroic fantasy, un bois peuplé d'une foultitude de fées, elfes, sylphides ou un plage jonchée de magnifiques sirènes.

Quelle image refuserais-tu de faire, même si on te proposais beaucoup d'argent pour la réaliser ?
Toute image à caractère pornographique ou que je jugerais dégradante pour la modèle, toute image qui pourrait être interprétée comme pédophile, toute image qui pourrait faire croire que je suis favorable à quelque chose qui me répugne ou me gène.

Voici une liste de mots. Pour chacun d'eux, dis moi ce qu'il t'évoque : Afrique, poivron vert, focale, mort, découverte, copie, lumière, souffrance, voyage, lait en poudre, objectif.
Afrique : berceau de l'humanité et richesse culturelle, artistique et humaine... pauvreté et guerres aussi malheureusement.
Poivron vert : jeu des lumières, formes informes et belles à la fois.
Focale : 31 dans un temps, longueur virtuelle mais dont il faut savoir jouer.
Mort : étape complémentaire de la vie qui, sans elle, ne serait rien qu'une triste éternité.
Découverte : comme je suis chercheur, c'est la finalité de la vie, de mon travail, de mes rencontres avec les autres, les différents et c'est l'une des choses importantes avec les modèles, il faut les découvrir pour avoir de bons projets avec elles (désolé, j'ai un peu de mal avec les modèles hommes).
Copie : conforme quand ce n'est pas un plagiat et parfois plus belle que l'original.
Lumière : l'outil impalpable de la photographie mais aussi de tout ce qui est visuel et virtuel.
Souffrance : quand elle est mienne, je sais la dominer, l'oublier; quand elle est celle des autres, elle me fait mal, surtout quand elle est psychologique et que je ne peux entrer dans l'esprit de l'autre pour l'y aider.
Voyage : rencontre des autres, de leurs cultures, de leur cuisine, partage des choses communes à toute l'humanité et enrichissement personnel grâce aux différences.
Lait en poudre : Guigoz et Nestlé responsables de la mort de beaucoup d'enfants africains des années 1960 à 1990... (ndlr : j'étais persuadée que tu me répondrais ça)
Objectif : destination, interface entre les instants à capturer et la mise en réserve de ceux-ci... avec objectivité car avant tout "bidouillage" de labo ou tout post traitement.

Je t'ai demandé une photo à mettre en exergue de cet entretien (voir en haut de cette page), pourquoi avoir choisi celle-ci ?
C'est une photo de moi mais en tant que modèle, un jeu de retournement des rôles, en 2000, avec Emmanuelle Fréget comme photographe alors que je connaissais Léa (son pseudo) comme modèle. J'ai été heureux de jouer un rôle, comme au théâtre, pour elle, d'ailleurs je ne posais pas, je jouais et elle shootait... C'est l'une des photos de la série "savant fou" qui a été publiée sur le site Artkaos.

Une marque d'appareil photo invente un système qui rend toutes les photos parfaites techniquement à très bas prix. Quelle est ta réaction ?
Je déconseille à tout le monde de l'acheter, la perfection n'étant pas de ce monde, c'est une arnaque et... tu imagines si tout le monde faisait des photos parfaites... il n'y aurait plus de forum photo et plus de "photographes" ni amateur ni pro...

A quel endroit rêverais-tu de te trouver à ce moment précis ?
En Côte d'Ivoire avec une de mes filleules africaines, âgée de 22 ans et atteinte du SIDA, à La Réunion avec la modèle Abrina qui en est originaire et mon filleul qui y travaille, au Niger avec la modèle Elisea, aux Antilles avec les modèles Joanna et Ambre et le photographe Picpic, en Mauritanie seul dans les dunes de sable et au sein des familles la nuit dans les oasis, à Tahiti devant un bol de poisson cru ... mais sûrement pas devant mon PC en train de répondre à ce questionnaire.

Quels sont, photographiquement parlant, tes projets, tes rêves, tes espérances ?
Rencontrer, au moins une fois par an, un modèle avec qui j'ai envie de créer des choses et qui se sent en phase avec moi... les projets viennent alors de cette relation parfois très fusionnelle qui donne des rêves partagés (les "vrais rêves" pas les projets en rêve). Mes rêves : faire de bonnes photos.
Mes espérances, réussir à publier un jour un livre avec "ma photo" et des poèmes de mon ami et collègue Paul Ahizi qui écrit de très beaux poèmes du bord de sa lagune Aghien en Côte d'Ivoire (Note de Flenn, ce portfolio est actuellement édité et disponible chez l'auteur pour la modeste somme de 16,50 €) ou bien des poèmes de ma fille Soukeyna qui vit maintenant à Bordeaux, qui peint, maquille et photographie aussi.

Que penses-tu, globalement, des photographes ?
Ils en est comme du commun des humains, beaucoup de supportables, pas mal de bien à très bien, quelques uns super, et malheureusement, beaucoup pas très fréquentables.

Que penses-tu, globalement, des modèles ?
Je parlerai surtout des modèles féminins que je connais... beaucoup de filles super, parfois un peu paumées ou à la recherche d'être rassurées sur elles-mêmes, sur leur vie, leur corps, leur place dans le monde et qui aiment poser, s'impliquer dans des projets; il y a aussi quelques chieuses, quelques fantômes de passage et celles qui n'aiment pas poser mais qui ont entendu dire que cela fait du bien ou bien rapporte des sous. Pour résumer, la plupart sont adorables.

Y-a-t-il une phrase, une maxime ou un citation qui correspond à ta conception de la photographie ?
Actuellement, comme je travaille beaucoup avec des modèles "Elles et Eux", c'est un concept que nous essayons de mettre en avant avec Michel Castan et, peut-être, un de ces jours, Alan Cat.

Combien de fois t'es-tu arrêté pour répondre à cet interview, et pourquoi?
Une première fois pour aller me coucher et récupérer le stress après avoir lu toutes les questions; une fois pour manger, une fois pour me faire un tit punch et juste tout de suite pour manger un sorbet... 4 fois au total.


Propos recueillis par Nath-Sakura